Pas frais mon pourcentage ?!

La discussion sur la répartition des bénéfices entre les différents acteurs de la chaîne du numérique a repris de la vigueur suite aux débats de la semaine dernière au Forum « La Révolution numérique de l’auteur » organisé par la SGDL. L’annonce récente faite par Google, confirmant qu’ils comptaient devenir acteurs à part entière de l’édition numérique en 2010, a certainement contribué à raviver les discussions.

Commençons par remarquer que les seuls produits numériques de l’édition à propos desquels notre village gaulois s’autorise un avis sont les équivalents fichier des livres imprimés, tout en admettant que puissent coexister deux variantes : les formats PDF et ePub. En revanche, les travaux littéraires menés à travers l’Internet, via blogs et réseaux sociaux, ne sont pas pris en compte dans les discussions, pas plus que les propositions des bibliothécaires, qui sont pourtant prêts à discuter avec les éditeurs de nouveaux services de lecture pour leurs usagers.

Pour résumer : les (futurs) lecteurs n’envisageraient pas de les payer plus de 70% du prix du papier ; les libraires ne voient pas pourquoi leur marge serait réduite de 10% ou 15% sous prétexte que manutention et gestion des stocks leur serait épargnée ; et les auteurs saisissent l’occasion pour revendiquer mieux que les 10% actuels, sachant que papier ou pas, ils restent ceux qui y consacrent le plus de temps. Les autres acteurs sont généralement considérés comme des parasites.

Chacun affûte donc ses pourcentages, un instrument bien pratique pour se quereller. Je vous propose juste un petit break, histoire d’appliquer ces proportions aux quantités effectivement vendues. Let’s do the math, dirait notre ancien boss Tim O’Reilly.

Rappelons que pour un livre papier à 20€ TTC qui se vend à 1000 exemplaires par an (c’est-à-dire peu), l’éditeur laisse en moyenne 35% aux libraires. Il lui reste donc pour rémunérer ses employés et le reste de la chaîne : (1000 × 65% × 20€) / 1,055 hors taxes, soit environ 12300€, les libraires se partageant un peu plus de 6600€. [Comme le fait remarquer Aldus en commentaire, c’est déjà à peine suffisant pour survivre.]

Pour le même livre numérisé à 14€ TTC — les 20€ ci-dessus moins les 30% requis au nom de frais d’impression inexistants, d’un coût amorti en grande partie par les ventes papier, ou plus simplement pour compenser la perte de confort pour le lecteur —, qui se vend à 100 exemplaires par an (c’est-à-dire très bien, le best-seller de notre boutique s’étant vendu à 99 exemplaires depuis le mois de mars !), un éditeur qui laisserait 20% de remise de base à ses libraires récupèrerait : (100 × 80% × 14€) / 1,196 hors taxes soit 936€. Quant aux libraires, ils se partageraient 234€.

16 fois moins de revenu à se partager, voilà la réalité actuelle pour un livre numérisé. Même en conservant les 35% de remise habituels pour le papier, les libraires grapilleraient royalement 410€ par an.

Le même calcul cruel s’applique bien sûr à tous les acteurs de la chaîne. Avec des quantités si faibles, personne ne gagne encore d’argent, et les coûts fixes, au lieu d’être amortis par les quantités vendues, plombent les comptes et empêchent les éditeurs de se lancer. On voit bien que baisser le taux de TVA pour les produits culturels ne sera pas suffisant : même avec un taux ramené à 5,5% (configuration idéale), le livre numérisé resterait 14 fois moins rémunérateur que le livre papier.

Pour retrouver les ordres de grandeurs auxquels nous a habitué le papier et relégitimer nos disputes sur le partage des revenus, il faudrait donc commencer par réfléchir aux moyens de décupler la diffusion du numérique payé. Dans un prochain article, nous passerons en revue les différentes options qui s’offrent à nous. D’ici là, si vous avez un avis sur la question, vous êtes bienvenu !

xavier@immateriel.fr

13 Responses to “Pas frais mon pourcentage ?!”


  1. 1 elisa 25 octobre 2009 à 17:31

    Vous semblez oublier comme raison de la diminution des prix des livres électroniques, l’impression !

  2. 3 Aldus 26 octobre 2009 à 12:08

    Pas du tout d’accord avec toi Xavier, il convient justement de voir ce qu’il reste à l’éditeur dans le cas du livre papier. Pour un éditeur indépendant, il laisse 60% hors-taxe (voir plus encore pour certains). Il lui reste à régler son papier, son imprimeur, les droits d’auteur. Ton raisonnement 16 fois moins est assez réducteur! Pour faire simple, sur un livre à 10 euros horst-taxe, il lui reste 1,5 euros pour amortir son activité (charges de structure, salaires, communication). Il faut arrêter de diffuser l’idée que l’éditeur vit « grassement » avec le papier, ce n’est pas la réalité.

    • 4 xavier@immateriel.fr 26 octobre 2009 à 13:29

      Hervé, mon intention n’était certainement pas de dire que les éditeurs papier vivaient « grassement », j’en sais d’ailleurs quelque chose🙂 Au contraire, sachant que la plupart survivent à peine, je dis juste, calcul à l’appui, qu’il ne faut pas s’étonner qu’ils aient d’autres priorités que le livre numérique. Malheureusement, le peu de temps qu’ils consacrent à y réfléchir sérieusement leur est également dommageable, et les mènent souvent à faire des choix irrationnels, en manquant des possibilités beaucoup plus rentables à moyen terme. Mais ce sera le sujet d’un prochain article.

  3. 5 F 26 octobre 2009 à 12:58

    paradoxe presque aussi infernal que la poule et l’oeuf (qui vint le premier ?)

    me dis de plus en plus qu’on a affaire à la naissance (massive, mais sur un paradigme de gratuité et de profusion des contenus) de nouveaux usages, et que du sein de ces nouveaux usages naissent de nouveaux métiers

    notamment les métiers de la médiation et de la prescription, et les services qui y sont associés

    on a créé l’armature, dans notre binôme publie.net/immateriel-fr (et immense sentiment de fraternité, bcp plus que de [micro-]business model) pour que tout ça soit possible

    l’usage du numérique est « déjà » en train de décupler – la presse en ligne trouve peu à peu son rythme économique – nous avons, comme raison, comme nécessité, comme amour, la tâche première de faire exister, circuler, propulser, rendre ergonomiques et attractifs des contenus à haute densité, des lectures difficiles, et c’est le même défi que quelqu’un qui aurait l’idée saugrenue ou obscène de vendre Henri Maldiney dans un Relay de gare

    l’idée même du « livre », qui était justifiée dans un certain système de circulation matérielle d’objets, mais s’était fait le porteur essentiel de la mise en réflexion du langage, du monde, de la communauté elle-même, et notre imaginaire, n’est probablement plus pertinent dans le cercle décuplé du numérique

    notre tâche : y construire cette même possibilité de l’imaginaire, de la réflexion, du langage

    j’ai l’impression, tous ces mois, de cheminer progressivement, en moi-même, d’un concept à l’autre, bien conscient de tout ce qui se joue de perte et danger dans la transition (mais l’industrie du livre s’en moque bien, à voir ta réflexion « 1000 livres par an, c’est peu », mon pauvre si tu savais…), sans vraie prise ni lumière sur ce qui peut naître dans ce côté neuf qu’on explore, et pourtant chemin irréversible

    je ne me sens pas en charge de la transition, ni du sauvetage : chacun joue sa peau, et bien trop longtemps que l’industrie du livre a abandonné sa responsabilité quant à la création et la transmission

    j’essaye d’établir un camp fragile (de même que bien des libraires continueront de s’en tenir à leur beau métier, et tant mieux) dans ce lieu encore mouvant où la tâche de transmettre, et la réflexion sur les contenus eux-mêmes, ont du sens par rapport à ce que les livres m’ont appris

    ça passe de façon indissoluble par l’activé Internet elle-même, pour moi par exemple ces 3 semaines considérable renforcement structurel de mon site http://www.tierslivre.net autant que par nos expériences sur l’ergonomie même de la lecture numérique via http://www.publie.net – et l’évolution des outils de lecture (Sony, Nook) va dans le même sens : le navigateur, ou votre feuilletoir, sont la « forme » matérielle de ce que nous nommions « livre »

    la bascule me semble de plus en plus profonde, oui elle fout la trouille, j’ai 55 balais tassés et quand j’ai commencé à publier en 82 tout semblait stable pour toujours

    mais ces questions de fric sont comme les miettes sur la table après le repas : elles attestent que l’industrie du livre et sa « chaîne » ont bien mangé, c’était bon et parfait, simplement plus personne autour de la toile cirée, et l’orage dehors – allons dans l’orage

    • 6 xavier@immateriel.fr 26 octobre 2009 à 15:21

      François, je ne sais pas comment répondre, tant il est clair que ce qui enrichit aujourd’hui le réseau tient plus de la fraternité dont tu parles (y compris dans sa composante distante) que du business. Mais comme les conditions d’un voisinage enrichissant sont aussi difficiles à recréer sur l’Internet que dans les quartiers, je suis convaincu qu’il faudra toujours des facilitateurs, qui ont aussi besoin de nourrir leur famille.
      Cela dit, on a tout dans nos cartons depuis longtemps : il ne manque plus que des capital-risqueurs nous confient un million pour qu’on crée une plate-forme peer-to-peer du tonnerre, propulsée à la seule confiance. Ce pourrait même être de l’argent public, tout à coup bien employé !

  4. 7 Hubert Guillaud 26 octobre 2009 à 14:14

    J’aime beaucoup le constat de départ. J’attends la suite…

  5. 8 ap 26 octobre 2009 à 14:54

    « plus personne autour de la toile cirée, et l’orage dehors – allons dans l’orage »

    j’aime beaucoup le constat de conclusion. J’attends aussi la suite…

  6. 9 Aldus 26 octobre 2009 à 15:00

    Je l’avais bien compris Xavier mais c’est vrai que la lecture de ton billet pouvait donner cette interprétation! J’attends aussi la suite avec impatience.

  7. 10 F 26 octobre 2009 à 16:01

    @Alain même qu’on y est déjà, dans l’orage, et sans parapluie (incroyable en 2 ans l’effondrement de toutes ces petites niches qui permettaient aux auteurs de vivre à peu près, puisque de toute façon ce n’est pas les droits d’auteur qui sont le fondement de notre économie familiale) – le changement de paradigme, et pour l’ami Hubert nous en aura souvent prévenu, c’est : comment reconstituer des pratiques culturelles denses dans une économie massivement basée sur la gratuité ? l’onde de choc va être terrible, mais peut-être que de notre côté, auteurs, notre meilleure chance dans le fait que cette précarité est déjà notre lot depuis longtemps

  8. 11 ap 26 octobre 2009 à 16:42

    @F
    Automne météorologique et romantique, décidément! Après « les merveilleux nuages » baudelairiens (http://bit.ly/3ZBuC2), les « orages désirés » de René ?


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  2. 2 La Feuille » Archive du blog » France, le livre numérique s’est-il perdu dans les tuyaux ? Rétrolien sur 4 janvier 2010 à 12:03

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